Plastiques invisibles: comment réduire nos déchets à la source?

Réduire la quantité de plastiques qu’on jette dans nos poubelles, c’est valorisant: on voit les résultats directs de notre démarche zéro déchet. Cependant, il existe aussi toute une panoplie de déchets plastiques dans le monde qui n’atterrissent jamais dans nos bacs d’ordures, mais qui sont tout aussi problématiques: les fameux déchets invisibles.

Un déchet invisible, ça peut être plein de choses: des microplastiques, des objets envoyés au recyclage mais non recyclés, les déchets produits par les entreprises… Ce dernier cas est relativement difficile à évaluer, car les chaînes d’approvisionnement modernes sont si complexes et peu transparentes qu’il est quasi impossible de retracer l’entièreté du cycle de vie de nos achats. Ayant travaillé pendant quelques années dans les départements d’achat de grandes chaînes, j’ai pu avoir une certaine vision des déchets créés avant la vente, et c’est donc ce qui sera abordé dans ce billet. 

Pour réduire notre consommation de plastiques dans son entièreté, il est important de comprendre d’où viennent nos biens, comment ils ont été créés, et comment ils ont été livrés jusqu’à nous. Voici donc un bref aperçu de la première partie du cycle de vie des produits qu’on utilise dans notre quotidien, et des pistes de solutions pour éviter les plastiques invisibles qui en découlent. 

Dans la chaîne de production

Évidemment, tout produit manufacturé commence par des matières premières. Plusieurs ressources peuvent être nécessaires pour d’abord les extraire de l’environnement. Dépendant de la complexité du produit final, les matières doivent aussi passer par plusieurs étapes de transformation (parfois donc plusieurs usines dans divers pays) avant d’être assemblées, chacune produisant sa dose de résidus et de transport. Quand on parle de déchets de transport, ce n’est donc pas seulement pour le produit final, mais pour chaque pièce qui se rend à la ligne d’assemblage. 

Une pratique qui génère beaucoup de gaspillage est la surproduction. Vous avez peut-être entendu parler du phénomène chez les épiceries, où les tablettes sont surchargées pour l’attrait visuel, même si tout ne sera pas vendu. Ceci s’applique malheureusement aussi aux produits à base de plastique. Quand les détaillants passent leurs commandes, surtout pour les biens fabriqués à faible coût, ils peuvent choisir de surproduire car:

  • Même si tout n’est pas vendu, les coûts de production sont si bas que la marge de profit en est à peine affectée;
  • La qualité est basse et on s’attend à ce qu’une partie de la production soit défectueuse et invendable (parfois un lot doit être remanufacturé partiellement ou entièrement si un élément comme la qualité d’impression ou le poids est non conforme, et donc le lot original est mis directement au rebut); 
  • Même si le produit est fragile et a un taux de casse élevé, il coûte souvent moins cher d’en commander plus que d’augmenter la protection pour le transport.

Quand un détaillant lance un nouveau produit sur le marché, il y a toujours un risque que les ventes soient moins bonnes que prévu et de se retrouver avec un surplus d’inventaire. Ceci est particulièrement vrai pour les produits saisonniers, mais même dans le cas d’un produit permanent, si les ventes ne sont pas satisfaisantes, un commerçant peut décider de mettre les restes au rebut après un certain temps afin de libérer de l’espace. 

Dans la chaîne logistique

Quand on pense au transport de marchandise, on pense à des boîtes de carton et des conteneurs. Cependant, une quantité considérable de plastique est également impliquée, même pour des produits vendus en vrac. Effectivement, beaucoup de produits peuvent être emballés individuellement dans des sacs de plastique afin de les protéger dans le transport. Parfois on va jusqu’à emballer les emballages, car même si le produit en soi est en bon état, si l’emballage est abîmé, on n’arrivera pas à le vendre. Pour se protéger, et puisque les sacs ne coûtent presque rien, les usines préfèrent suremballer que de risquer des demandes de remboursement de la part du client.

D’un autre côté, saviez-vous que les conteneurs peuvent tomber en mer? Effectivement, selon le World Shipping Council, en moyenne 1582 conteneurs sont ainsi perdus chaque année. Certains finissent par s’ouvrir et leur contenu se fait emporter sur des milliers de kilomètres, comme illustré par le fameux déversement de Lego, incident datant de 1997 qui a libéré des millions de pièces de Lego qui continuent jusqu’à aujourd’hui de s’amasser sur les plages de Cornwall en Grande-Bretagne, le plastique toujours en parfait état. 

Solutions: quelle démarche peut-on entreprendre comme individu?

Évidemment, une grande partie de la responsabilité des déchets qui sont produits tant après-vente qu’avant-vente remonte aux compagnies qui les fabriquent. Il y a quand même plusieurs réflexions qu’on peut entreprendre et actions qu’on peut poser en tant que citoyens et consommateurs dans un effort de diminuer la création de ces plastiques invisibles. Voici quelques suggestions:

1. Réduire notre consommation.

Si un objet ne nous apporte ni utilité ni bonheur, en ne l’achetant pas, on contribue non seulement à la diminution de nos déchets personnels, mais le producteur révisera également sa production à la baisse si ses ventes diminuent.

2. Réutiliser en achetant seconde-main.

Pas seulement pour les vêtements, mais aussi pour nos meubles, jeux et jouets, outils, quoi que ce soit qui est réutilisable. On évite ainsi tous les déchets de production et une bonne partie des déchets logistiques, et encore davantage si on récupère le bien soi-même.

3. Acheter local. 

On a bien parlé des avantages socio-économiques de l’achat local dans les médias récemment, mais acheter local permet également de diminuer les distances de transport, réduisant ainsi les risques de pertes et de bris, mais aussi de diminuer la surproduction car le réapprovisionnement de dernière minute est plus facile. Bien entendu, beaucoup de produits faits au Québec sont fabriqués à partir de matériaux importés, mais il en vaut toujours mieux qu’un équivalent assemblé en Chine.

4. Se questionner pour éviter le “greenwashing”.

Même si un commerçant propose une collection d’accessoires “zéro déchet”, on peut repérer le greenwashing en analysant ses standards habituels: Est-ce qu’il tient un vaste inventaire sur ses tablettes? Est-ce qu’il change son répertoire à haute fréquence? Est-ce qu’il fait beaucoup de soldes à des prix incroyables? Est-ce que la majorité de ses produits sont fabriqués outremer? Si la réponse à toutes ses questions est oui, il est peu probable que l’entreprise tienne compte des déchets qu’elle génère à la source.

5. Soutenir les petites entreprises écoresponsables (quand on en a l’option). 

Votez avec vos dollars! Une entreprise qui est certifiée B,1% for the Planet et/ou Ecocert par exemple, démontre qu’elle est engagée à diminuer son impact sur l’environnement à tous les niveaux, incluant la réduction de ses déchets internes. Même chose pour une épicerie zéro déchet: on peut avoir confiance que les fournisseurs sont sélectionnés minutieusement pour réduire les déchets non seulement chez leurs clients, mais aussi à la source, tandis qu’une chaîne qui offre quelques produits en vrac mais sans démontrer de souci écologique, n’aura peut-être pas fait cet exercice. Faites des recherches: une entreprise zéro déchet ou écoresponsable aura tendance à être davantage transparente et à avoir des pages dédiées à ses valeurs et sa responsabilité sociale sur sa page web.

6. S’informer et en parler.

Les entreprises, même les plus grandes, sont plus à l’écoute de leur clientèle qu’on ne peut le croire. On a bien vu avec la montée en popularité du mouvement zéro déchet, que plus d’options sans emballage sont maintenant disponibles qu’il y a dix ans. Si on garde le sujet d’actualité, qu’on discute davantage des déchets invisibles, et qu’on devient plus exigeants en tant que consommateurs, les corporations verront un intérêt à revoir leurs pratiques afin de conserver leur clientèle. On peut leur écrire directement pour demander une meilleure transparence, mais on peut aussi en discuter avec notre entourage; le bouche à oreille peut se rendre loin!

Bien évidemment, tout ceci ne fait qu’un tour sommaire de certains déchets invisibles, et il n’a pas été question d’autres enjeux comme les gaz à effet de serre émis dans la chaîne d’approvisionnement. Même si c’est est moins évident, la réduction des déchets à la source est cruciale pour atteindre nos objectifs en matière d’environnement; si vous voulez en apprendre davantage, je recommande fortement de consulter les documentaires de The Story of Stuff. 

Finalement, rappelons-nous qu’on n’a pas le contrôle sur tout. On fait tous de notre mieux avec ce qui nous est disponible. L’important, c’est d’apprendre à se poser les bonnes questions avant de consommer, même pour les produits “sans plastique”. Oui, il est possible de changer notre façon de voir les choses, et une fois que c’est fait, vous verrez qu’il est beaucoup plus facile de changer nos habitudes de consommation pour le mieux, et ainsi réduire tous nos plastiques, même ceux qu’on ne voit pas!

Caroline Tremblay pour l’Association québécoise Zéro Déchet

 

Sources :

Hards, S. (2020, 14 février). Millions of Lego pieces lost 23 years ago are still washing up in Cornwall today. Cornwall Livehttps://www.cornwalllive.com/news/cornwall-news/millions-lego-pieces-lost-sea-3843766

Leonard, A., Fox, L., et Sachs, J. (2007). The Story of Stuff. Tides Foundation et Funders Workgroup for Sustainable Production and Consumption. https://www.storyofstuff.org/movies/story-of-stuff/

World Shipping Council. (2017). Containers Lost at Sea – 2017 Update. http://www.worldshipping.org/industry-issues/safety/Containers_Lost_at_Sea_-_2017_Update_FINAL_July_10.pdf

@Chutternap, Unsplash, https://unsplash.com/photos/BNBA1h-NgdY